jeudi 15 juin 2023

RÉDUPLICATION, subst. fém.

 A. − Littér. Répétition, recommencement. Le deuxième coup d'État est le recommencement, le double, la réduplication du premier (Péguy,Notre jeun., 1910, p. 33).

B. − Spécialement
1. BIOL., ZOOL. Redoublement d'un organite entier. Autoreproduction des organites cellulaires. La capacité de réduplication est la caractéristique fondamentale de la vie; la continuité génétique se manifeste à l'échelle de la cellule(Hist. gén. sc., t. 3, vol. 2, 1964, p. 622).
2. LING., RHÉT. Redoublement d'un mot ou d'un élément. Les mots latins jamjam et quisquis sont des réduplications respectivement de jam et de quis (Ling.1972).En partic. Réduplication (...) s'applique notamment au type de répétition expressive qu'on trouve dans: Il n'est pas joli joli. Je le trouve un peu fou fou, etc. (Colin1971).
3. LOG. ,,Action par laquelle on considère un sujet d'attribution exclusivement dans la formalité en laquelle il est énoncé`` (Foi t. 1 1968). La réduplication est indiquée par le terme en tant que (Foit. 11968).
Prononc. et Orth.: [ʀedyplikasjɔ ̃]. Ac. 1718, 1740: re-; dep. 1762: ré-.  Étymol. et Hist. 1. Ca 1370 anat. « repli d'une membrane » (Trad. de la Grande chirurgie de Guy de Chauliac d'apr. Sigurs, p. 72); 2. 1501 rhét. « répétition d'un ou de plusieurs mots » (Instructif de seconde rhétorique ds Jardin de Plaisance, éd. A. Vérard, f ob III v o[reprod. fac-similé, éd. E. Droz et A. Piaget]: Pluseurs gens font reduplication De la ligne croissant secondement Luy redoublant sa termination); 3. 1718 gramm. gr. « répétition d'une syllabe » (Ac.); 4. 1858 méd. « répétition de certains bruits du cœur » (Littré-Robin); 5. 1875 bot. « mode de dédoublement de certaines algues » (Lar. 19e). Empr. au b. lat.reduplicatio « réduplication (en rhétorique) » dér. du b. lat. reduplicare « doubler », lui-même dér. du lat. duplicare(dupliquer1*), préf. re- (re-*).  Bbg. Quem. DDL t. 13. − Vaganay (H.). Pour l'hist. du fr. mod. Rom. Forsch. 1913, t. 32, p. 147.

GLOSE, subst. fém.

 A. − Vx. ,,Terme (...) qui depuis Aristote a désigné les mots ou locutions considérées comme étrangères à l'usage : archaïsmes, dialectismes, formes poétiques`` (MarLex. 1933).

B. − Annotation brève portée sur la même page que le texte, destinée à expliquer le sens d'un mot inintelligible ou difficile ou d'un passage obscur, et rédigée dans la même langue que le texte. D'autres apologistes (...) reprennent des expressions semblables [à infusus est], mais accompagnées d'une glose qui en précise la signification (Théol. cath.t. 4, 1, 1920, p. 1145) :
1. Je souffrais trop à voir Isocrate, la plus nette perle du langage attique, entouré de latin d'Allemagne ou de Hollande. En lisant vos notes, du moins je ne sors pas de la Grèce, et j'entre beaucoup mieux dans le sens de l'auteur qu'avec une glose latine ou vulgaire. Chaque langue veut être expliquée par elle-même, parce que les mots ni les phrases ne se correspondent jamais d'une langue à une autre... CourierLettres Fr. et Ital.,1808, p. 774.
♦ Glose ordinaire. ,,La glose faite sur le latin de la Vulgate`` (Ac.1798-1932).
♦ Glose interlinéaire. Celle qui est effectuée entre les lignes mêmes du texte. Les interpolations sont d'ordinaire accidentelles, dues à la négligence des copistes et s'expliquent par l'introduction dans le texte de gloses interlinéaires ou d'annotations marginales (LangloisSeignobosIntrod. ét. hist.,1898, p. 71).
C. − P. ext. Commentaire littéral effectué sur un texte d'un point de vue critique ou seulement explicatif. Le septième écrit, séparé du précédent par une glose due au compilateur du recueil (Philos., Relig., 1957, p. 42-10) :
2. ... la vente de chaque glose critique sur un ouvrage connu, comme le Télémaque ou L'Homme des champs, rendra à l'auteur au moins cinq millions de francs... FourierNouv. monde industr.,1830, p. 34.
− DROIT
♦ Commentaire accompagnant le texte des anciennes éditions du Corpus Juris. La glose d'Accurse.
♦ Gloses malbergiques [Le malberg était le tribunal des Francs] Mots de la langue des Francs Saliens insérés dans la version primitive de la Loi Salique (rédigée en latin) :
3. Les gloses malbergiques (...) reproduisent les mots en francique que le demandeur devait prononcer au mallum [cf. mallus], devant les juges, dans le cas visé par le texte de la loi. Fr. Olivier-MartinHist. du dr. fr. des origines à la Révolution, Paris, éd. Domat Montchrestien, 1948, pp. 16-17.
D. − P. anal. et fam. Commentaire malveillant ou interprétation critique effectuée sur un texte, sur une personne ou sa conduite. Ma religion même fut un sujet de glose et de calomnie stupide (SandHist. vie, t. 3, 1855, p. 338).Ces gloses à mots couverts sur le départ de Mademoiselle Laheyrard, ces allusions saisies au vol sur la façon dont elle avait été compromise (TheurietMar. Gérard,1875, p. 173).
E. − Littér. Pièce composée de strophes de quatre vers, le dernier de chaque strophe reprenant un vers d'une pièce connue que l'on parodie. La glose de Sarrasin sur le sonnet de Job (Ac. 1798-1932).
Prononc. et Orth. : [glo:z]. Ds Ac. 1694-1932.  Étymol. et Hist. a)  Ca 1175 « explication, interprétation » (B. de Ste-MaureDucs Normandie, éd. C. Fahlin, 10078); b)  ca 1209 « reproche, réprimande » (Guiot de ProvinsPoés., 2433, ibid.); 1690 (Fur. : Glose. Se dit aussi de certaines critiques ou additions qu'on fait sur les événements et les histoires du monde). Empr. au b. lat.glosa, glossa « mot rare, terme peu usité (qui a besoin d'être expliqué) », du gr. γ λ ω ̃ σ σ α « langue, langage; langue ou locution archaïque (opposées à langue usuelle) ».  Fréq. abs. littér. : 70.

mercredi 14 juin 2023

SYNONYME, adj. et subst. masc.

 LINGUISTIQUE

I. − Adjectif
A. − [En parlant d'un mot] De forme différente et de même sens (ou de sens voisin) qu'un autre mot. Adjectifs, substantifs, verbes synonymes; mots, termes synonymes; tel mot est synonyme de tel autre; donner tel mot comme synonyme de tel autre. Là sont les racines du langage, et la raison pour laquelle verbe ou parole sont synonymes(BonaldLégisl. primit., t. 1, 1802, p. 253).Ils entendent le principe: Tout est Dieu, dans un sens distributif, et non dans un collectif. Tout n'est point ici synonyme de chaque, pas plus que dans cette phrase: Tous les départements de France forment un espace de tant de lieues carrées (RenanAvenir sc., 1890, p. 496).
− MUS., vx. Synon. de enharmonique.Intervalles, gammes, notes synonymes. Dès maintenant, notre corde [de violoncelle] est entièrement divisée, et nous en avons repéré toute l'étendue. Pour ce qui concerne les notes synonymes nous ferons usage de l'enharmonie (LallementDyn. instrum. archet, 1925, p. 41).
B. − P. anal. Synonyme de.Comparable, semblable à; qui fait figure de symbole, de type. Boue est synonyme de honte (HugoMisér., t. 2, 1862, p. 549).Pour les explications théoriques, les maîtres disposent de procédés ingénieusement conçus par la pédagogie moderne, grâce auxquels le solfège n'est plus synonyme d'ennui (Enseign. mus., 1, 1950, p. 17).
II. − Subst. masc. Mot ou expression de même sens ou, plus exactement, de sens équivalent ou approchant, c'est-à-dire substituable dans certains contextes à un autre mot, à une autre expression (d'apr. D. D. L. 1976). Sur cet axe Gouffre-Azur s'organise tout un complexe verbal: angoisse-euphorie, chute-élévation, damnation-rédemption, etc. Toutes ces valeurs étant à la fois interchangeables et opposables, ce qui fait que chaque mot est défini par ses synonymes et ses antonymes implicites, une fois qu'on a la clef de ce système de relations (Guiraudds Langage, 1968, p. 446).
SYNT. Chercher, donner un synonyme à un mot; définir un mot par son synonyme; abondance, accumulation, cumul de synonymes; langue riche, pauvre en synonymes; étude sémantique, statistique, stylistique de synonymes; faire d'un mot le synonyme de tel autre; donner un mot comme le synonyme de tel autre.
♦ Synonyme (absolu, complet, parfait). Terme qui peut se substituer à un autre dans tous les contextes possibles. Il n'y a pratiquement plus de véritables synonymes sinon entre deux langues fonctionnelles (par ex. en français, en zoologie, la nomenclature scientifique et la nomenclature populaire offrent de nombreux exemples de synonymie absolue)(Ling.1972).
♦ Synonyme (partiel, incomplet). Terme qui ne peut se substituer à un autre que dans un contexte qui diffère selon de nombreuses variantes (intensives, stylistiques, historiques, géographiques, culturelles ou syntaxiques). Dans l'intérieur d'une même langue, tous les mots qui expriment des idées voisines se limitent réciproquement: des synonymes comme redouter, craindre, avoir peur n'ont de valeur propre que par leur opposition (Sauss.1916, p. 160).Les dictionnaires donnent couramment de ces synonymes partiels, présentant des traits sémantiques communs, commecraindre/redouter; certains y sont même spécialisés (Mounin1974).
♦ Dictionnaire de(s) synonymes. Dictionnaire qui répertorie les synonymes. Ce dictionnaire des synonymes fonctionne par champs conceptuels associés, c'est-à-dire que, par respect pour la richesse et la liberté de la langue, il ne passe pas aux mots le carcan de la synonymie mais leur permet d'évoluer thématiquement les uns par rapport aux autres(PernonSynon.1986, p. 9).
− En compos. Quasi-synonyme. V. quasi-.
Prononc. et Orth.: [sinɔnim]. Att. ds Ac. dep. 1694.  Étymol. et Hist. 1. Fin xiiies. désigne les Synonymorum libri IId'Isidore de Séville (Dialogus anime conquerentis, I, 2, éd. Fr. Bonnardot, ds Romania t. 5, 1876, p. 275: uns livres, li ques est diz Sinonimes [quam Sinonimam dicuntcf. autre leçon du prol. lat.: Synonyma, id est multa verba in unam significationem coeuntia]); 2. a) ca 1380 adj. (Roques t. 2, I, 11404: sinonimus, ma, mumsinonimez); b) 1534 subst. (RabelaisGargantua, éd. R. Calder et M. A. Screech, V. 72, p. 42: - Un synonyme de jambon? - C'est un compulsoire de beuvettes). Empr. au b. lat.synonymon subst. (IIes., Fronton) et synonymos adj. (ves., Consentius), gr. σ υ ν ω ́ ν υ μ ο ν et σ υ ν ω ́ ν υ μ ο ς.  Fréq. abs. littér.: 315. Fréq. rel. littér.: xixes.: a) 503, b) 412; xxes.: a) 332, b) 489.  Bbg. Bailly(R.). Dict. des synonymes. Paris, 1971, 626 p. − Bertaud du Chazaud (H.). Nouv. dict. des synonymes. Paris, 1971, 473 p. − Dauzat (A.). L'Ét. des synonymes. In: Et. de ling. fr. Paris, 1946, pp. 3-16. − Duchaček (O.). Différents types de synonymes. Orbis. 1964, t. 13, pp. 35-49. − Gauger (H.M.). Zum Problem der Synonyme. Tübingen, 1972, 149 p. − Glatigny (M.). Contribution à la préhist. de l'analyse sém.: le dict. des synonymes de Guizot 1809. B. Centre Anal. Discours. 1980, no4, pp. 181-235. − Macé (P. A.), Guinard (M.). Le Gr. dict. des synonymes. Paris, 1984, 444 p.

mardi 13 juin 2023

IMPONDÉRABLE, adj. et subst. masc.

 I. − Adjectif

A. − 
1. Qui ne peut être pesé, qui n'a pas de poids mesurable. Anton. pondérable, pesant.Particules impondérables; substance impondérable. Tout le recueil de nos courbes traduisant les propriétés fondamentales de la substance intermédiaire entre la matière pondérable et l'éther impondérable (G. LerouxMyst. ch. jaune,1907, p. 60).
− Emploi subst. masc. à valeur de neutre. Jusqu'aux corpuscules générateurs des atomes, jusqu'à l'« impondérable » au sein duquel le corpuscule se formerait par un simple tourbillonnement (BergsonÉvol. créatr.,1907, p. 8).
2. Vx, PHYS. Fluide impondérable. Fluide tel que l'électricité, la lumière, la chaleur, le magnétisme. Qu'est-ce d'abord que la matière? Si je vous dis que c'est quelque chose de pesant, vous m'opposerez les fluides impondérables (Lacord.Conf. N.D.,1848, p. 94).On appelle fluide magnétique, le fluide impondérable qui communique aux barreaux de fer la propriété de la pierre d'aimant (TscheuschnerPrévis. temps,1919, p. 6).
− Emploi subst. Faut-il admettre une substance intermédiaire entre le monde et nous? (...) un nouvel impondérable, une sorte d'électricité (Flaub.Bouvard, t. 2, 1880, p. 81).
B. − P. exagér. Qui semble immatériel. Synon. aérien, impalpable, léger, subtil.Là-bas elles répandent comme une vague impondérable d'odeur, un flot de cannelle et d'encens mêlés (PesquidouxLivre raison,1925, p. 34).Une brume impondérable noyait les cannelures et le grand voile tricolore qui battait du haut en bas de la façade du Palais-Bourbon (NizanConspir.,1938, p. 40) :
1. Ses moustaches blondes (...) semblaient faites de soie floche, de verre filé, d'une matière inconnue, impondérable : elles ondulaient au vent avec la légèreté d'une écharpe, avec la souplesse de ces barbes vaporeuses qu'on voit à certains poissons d'Extrême-Orient. Martin du G.Thib., Été 14, 1936, p. 48.
− Emploi subst. masc. à valeur de neutre. Cet œil rougi d'avoir trop longtemps interrogé l'impondérable, a bien su démêler, sous les irisations de la peau, les témoignages plastiques de la vie intérieure (LhotePeint. d'abord,1942, p. 133).
II. − Adj. et subst. masc., au fig. (Facteur, événement, cause morale ou psychologique) qui ne peut être ni calculé ni prévu mais dont l'effet peut être déterminant. Facteurs, influences impondérables; les impondérables de la vie, de la politique; le poids des impondérables. Je désire de pénétrer dans le monde obscur des instincts et des impondérables. Que la science pénètre et scrute ces régions troubles (BarrèsCahiers, t. 11, 1914, p. 70).Il n'avait pas l'air d'un consolateur ou d'un conseiller discutant les raisons impondérables du cœur (HémonM. Chapdelaine,1916, p. 160) :
2. Le monde hésitait entre la guerre et la paix, l'avenir dépendait peut-être d'un impondérable : ça serait un crime de ne pas tout tenter en faveur de la paix. BeauvoirMandarins,1954, p. 141.
REM. 
Impondéré, -ée, adj.,synon. de impondérable.(rare). a) [Au sens I A] Terme préférable à celui d'impondérable, parce qu'il répugne de déclarer qu'une capacité est absolue, quand on ignore si elle l'est réellement. Aussi beaucoup de physiciens disent-ils fluide impondéré, au lieu de fluide impondérable (A.-J.-L. JourdanDict. (...) des termes usités dans les sc. nat., Paris, Baillière, t. 1, 1834, p. 640).b) [Au sens I B] La silhouette de la célèbre danseuse se détachait toute blanche, comme une petite ombre falote, légère, impondérée (A. DaudetNabab,1877, p. 261).
Prononc. et Orth. : [ε ̃pɔ ̃deʀabl̥]. Att. ds Ac. dep. 1835.  Étymol. et Hist. 1. a) 1795 phys. « qui ne peut être pesé » (F. A. C. Gren [chimiste all., 1760-98], art. trad. en fr. ds J. des Mines, t. IX, p. 63 : Le phlogistique est impondérable); 1805 fluide impondérable (Annales de Chimie, t. LII, p. 172 ds Fonds Barbier); b) 1883 p. ext. « très léger » (RollinatNévroses, p. 184 : son corps impondérable [du papillon]); 2. 1835 fig. « immatériel » (BalzacSéraphita, p. 276 : une création intangible, invisible, impondérable); 3. 1914 subst. fig. « ce dont il est impossible de prévoir ou d'évaluer l'effet » (Barrèsloc. cit.); 1916 adj. (SaussureLing. gén., p. 208 : facteurs impondérables de la race); 1920 subst. (ProustGuermantes 1, p. 225 : il méconnaissait le rôle des impondérables, comme disait Bismarck). Dér. de pondérable*; préf. im- (in-1*). Au sens 3, empr. à l'all. Imponderabilien, subst. plur., utilisé en ce sens dans la 1remoitié du xixes. par les écrivains Jean-Paul Richter et J.-J. von Görres, et répandu dep. 1868 grâce à Bismarck (Kluge;Brockhaus Enzykl.).  Fréq. abs. littér. : 131.
DÉR. 
Impondérabilité, subst. fém.a) Caractère de ce qui est impondérable (au sens I B). [Dans le dernier morceau de la Symphonie en réla légèreté le dispute à la robustesse − on dirait d'un concours entre elles − l'impondérabilité à la pesanteur (GhéonProm. Mozart,1932, p. 293).b) Néol., astronaut. Synon. de apesanteur.Le comportement des hommes qui ont été particulièrement entraînés à résister à l'état d'impondérabilité (France-Soir, 14. 8. 1962, p. 1, col. 4 ds Guilb. Astronaut. 1967).Le vol de 34 heures en état d'impondérabilité n'avait exercé aucun effet préjudiciable sur l'état physique de l'astronaute (Le Monde,19-20. 5. 1963, p. 3, col. 6, ibid.).−  [ε ̃pɔ ̃deʀabilite].  −  1resattest. a) 1834 (A.-J.-L. JourdanDict. sc. nat.). b) 1962 Astronaut. (N. Skrotzkyloc. cit.); de impondérable, suff. -(i)té*.

lundi 12 juin 2023

AMBIGU, UË, adj.

 I.− Emploi adj. Dont le caractère n'est pas nettement tranché; flou, équivoque.

A.− Dont la nature ou la signification sont difficiles à préciser.
1. [En parlant d'un texte, d'une phrase] Susceptible de recevoir plusieurs interprétations :
1. 1602. Le vendeur est tenu d'expliquer clairement ce à quoi il s'oblige. Tout pacte obscur ou ambigu s'interprète contre le vendeur. Code civil,1804, p. 296.
2. Quand les mots se mettent à enfler, quand leur sens devient ambigu, incertain et que le vocabulaire se charge de flou, d'obscurité et de néant péremptoire, il n'y a plus de recours pour l'esprit. M. AyméLe Confort intellectuel,1949, p. 41.
− LOG. Proposition ambiguë. ,,Dont les significations ne sont pas clairement aperçues.`` (Piguet 1960).
2. Intermédiaire entre deux catégories ou participant successivement ou alternativement de l'une et/ou de l'autre :
3. Des sept planètes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois ambiguës; tout dépend, dans le monde, de ces feux éternels. G. FlaubertLa Tentation de saint Antoine,1874, p. 130.
− Péjoratif :
4. La vocation de caractérologue, tout en restant sur cette crête ambiguë qui sépare la science de l'intuition, regarde plutôt vers la vocation de romancier que vers celle de naturaliste, ... E. MounierTraité du caractère,1946, p. 42.
5. Comment un socialisme, qui se disait scientifique, a-t-il pu se heurter ainsi aux faits? La réponse est simple : il n'était pas scientifique. Son échec tient, au contraire, à une méthode assez ambiguë pour se vouloir en même temps déterministe et prophétique, dialectique et dogmatique. A. CamusL'Homme révolté,1951, p. 272.
− Emplois techn.
a) BOT. Cloisons ambiguës. ,,Se dit quand, tenant à la fois au centre et à la paroi d'un péricarpe qui ne s'ouvre pas, elles n'ont point d'origine certaine.`` (Lar. 19e). Corolle ambiguë. ,,Celle qui est intermédiaire entre deux des formes déterminées par les botanistes.`` (Besch. 1845). Hile ambigu. ,,Se dit quand cet organe correspond à la fois aux deux bouts réunis d'une graine recourbée ou pliée.`` (Lar. 19e). Stipules ambiguës. ,,Stipules dont les attaches sont très marquées à la fois sur la tige et sur le pétiole.`` (Besch. 1845).
b) LING. Phénomène ambigu, voyelle ambiguë :
6. Dans l'alphabet grec ancien, on appelle quelquefois ambiguës les voyelles susceptibles d'être brèves ou longues (α, ι, υ), par opposition à celles qui sont nécessairement brèves (ε, ο) ou nécessairement longues (η, ω)Mar.Lex.1933.
c) MATH. ,,Se dit d'un théorème tantôt vrai, tantôt faux.`` (Uv.-Chapman 1956).
d) MUS. Accord ambigu :
7. Nous désignons par l'épithète ambigu, appliquée aux accords, ceux dont l'envergure ne dépasse pas l'étendue de neuf quintes... C. DurutteEsthétique musicale,Résumé élémentaire de la technie harmonique, 1876, p. 285.
e) ZOOLOGIE :
8. ... les éponges sont énumérées parmi ces êtres ambigus, animaux par certains caractères, végétaux par leur apparente inertie. E. PerrierLa Philosophie zoologique avant Darwin,1884, p. 14.
B.− [En parlant d'une pers., d'une collectivité ou de leurs attributs]
1. Incertain, dont la nature est difficile à préciser, parce qu'intermédiaire entre deux catégories :
9. ... les anges affecteront une beauté équivoque, ambiguë, mystérieuse qui troublera les cœurs. A. FranceL'Île des pingouins,1908, p. 152.
10. Les anciens, peut-être, l'eussent figuré sous les espèces ambiguës de ce dieu monstrueux que Rome révérait; dieu du passage, dieu de la transition, qui contemplait toutes choses possibles par deux visages opposés, Janus. De Goethe, Janus Bifrons, un visage s'oppose au siècle qui s'achève; l'autre, vers nous, regarde. Et de même, il pourrait offrir un visage de beauté classique vers l'Allemagne, et un autre d'expression toute romantique, offert à la France. P. ValéryVariété 4,1938, p. 117.
− Péjoratif :
11. Leur costume annonçait qu'ils n'étaient pas du peuple, sans être des bourgeois; en un mot, ils appartenaient à cette classe ambiguë, la plus vile de toutes, qui n'a ni état, ni fortune, ni même une industrie, sinon une industrie ignoble, qui n'est ni le pauvre, ni le riche, et qui a les vices de l'un et la misère de l'autre. A. de MussetLa Confession d'un enfant du siècle,1836, p. 80.
12. Je prenais enfin des habitudes qui ne menaient à rien qu'à faire de moi le personnage ambigu que vous connaîtrez plus tard, moitié paysan et moitié dilettante, tantôt l'un, tantôt l'autre, et souvent les deux ensemble, sans que jamais ni l'un ni l'autre ait prévalu. E. FromentinDominique,1863, p. 45.
13. La symbolique doit sa naissance à un homme assez ambigu, à l'un de ces éditeurs improvisés, dont on ne sait jamais si c'est par vanité, par habileté commerciale ou par un goût secret qu'ils se mêlent de la vie des lettres. A. BéguinL'Âme romantique et le rêve,1939, p. 106.
2. P. ext. [En parlant d'une apparence ou d'un comportement] Dont le sens reste mystérieux et inquiétant :
14. ... on eût dit une de ces saintes que le burin de Schongauer dénude pour le martyre; mais les yeux pers au regard ambigu, la bouche grande au sourire inquiétant, les cheveux aux flavescences du vieil or, toute la tête démentait le mysticisme du corps. J. PéladanLe Vice suprême,1884, p. 23.
15. Mais que m'importent ce visage fermé, et ce sourire ambigu, et ce cœur qui ne se livre pas! P. ClaudelLa Cantate à trois voix,1913, p. 345.
− P. anal. [En parlant d'une chose, au fig.] :
16. Pourtant, cet homme droit suivait une route oblique, une route ambiguë, et rien ne l'en avertissait, si ce n'est ce battement précipité du cœur, cette inquiétude lorsque, amoncelant des ruines, l'on se retourne, et que l'on contemple l'œuvre maléfique du sacrilège. E. PsichariLe Voyage du centurion,1914, p. 5.
II.− Emploi subst. masc.
A.− [Pour désigner des inanimés]
1. Situation peu nette :
17. La politique, ... dans cet ambigu où, vous vivez depuis 1830 est l'alpha et l'oméga de toutes vos spéculations... P.-J. ProudhonLa Révolution sociale démontrée par le coup d'État du 2 décembre,1852, p. 5.
18. Il me semblait que ce fût se vouer à un ambigu perpétuel que de vivre pour publier. « Comment plaire et se plaire? » me disais-je ingénument. P. ValéryVariétés 5,1944, p. 80.
19. Tant de subtilités, de porte-à-faux, de cabrioles, une si haute science de l'ambigu, du faux fuyant, du trompe-l'œil, de la confusion, de l'obscurité sont trop utiles à nos intérêts pour qu'il ne faille pas rechercher leur influence occulte derrière la plupart de ces jeux. E. MounierTraité du caractère,1946, p. 672.
2. Mélange de choses de nature ou de qualité différente :
20. Et certes, s'il parlait, comme il venait de le faire, dans ce langage qui était un ambigu précieux des choses de l'art et du monde, c'est parce que ses colères de vieille femme et sa culture de mondain ne fournissaient à l'éloquence véritable qui était la sienne que des thèmes insignifiants. M. ProustÀ la recherche du temps perdu,La Prisonnière, 1922, p. 276.
21. Ils [Jean et Paloma] se sentaient en confiance, dans un ambigu d'amitié et d'amour. L. DaudetMédée,1935, p. 137.
a) ART CULIN. Repas généralement froid où l'on présente en même temps tous les mets :
22. L'ambigu fut servi; c'était un beau spectacle. D'énormes pièces de venaison, des aloyaux monstrueux, des volailles magnifiques, du gibier de toute espèce, des truites, des ombres-chevaliers, (...) accompagnaient les pièces apportées de Paris, les pâtés de foies, les terrines, les truffes, les langues, les jambons glacés, enfin tous les hors-d'œuvre qui ont une célébrité gastronomique. À l'aspect de cette table chargée de mets, il se fit un silence général : l'admiration domina l'appétit. L. ReybaudJérôme Paturot,1842, p. 331.
23. − Eh! ce n'est point là un souper, lui dit Bois-Doré [à d'Alvinar]... ce n'est qu'un petit ambigu aux flambeaux.G. SandLes Beaux Messieurs du Bois-Doré,t. 1, 1858, p. 70.
b) COUT. En ambigu, brodé en ambigu. En mélangeant différents motifs :
24. Nous avons vu chez l'une de nos premières lingères une camisole parée, en tulle de fil de la plus grande finesse, brodée en ambigu, au semé de fleurs variées à l'infini. L'Observateur des modes,25 avr. 1822, no8, p. 183.
c) BEAUX-ARTS :
25. J'ai eu sous les yeux quantité de réflexions de lui [Sieyès] sur la musique... de toutes les ariettes, ambigus ou romances tirées des opéras-comiques en vogue, et qu'il s'était procurées... Ch.-A. Sainte-BeuveCauseries du lundi,t. 5, 1851-1862, p. 192.
26. On chante un ambigu de latin et de français... J.-K. HuysmansLes Soirées de Médan,Les Foules de Lourdes, 1906, p. 126.
d) JEUX. Jeu de cartes empruntant ses règles à divers autres jeux :
27. Comme son nom l'indique, l'ambigu mêle les principes de plusieurs jeux. Par là, il est l'ancêtre de jeux modernes très différents les uns des autres. Il tient à la fois de la bouillote, du whist, du poker et de l'écarté.Alleau1964.
Rem. L'Ambigu ou Théâtre de l'Ambigu à Paris est ainsi dénommé parce que l'Ambigu Comique désignait autrefois une pièce de théâtre réunissant des scènes tragiques et des scènes comiques :
28. D'après une nouvelle récente et officielle, il y aurait absence de direction au Théâtre de l'Ambigu. (...) J'ai fait, refait et remanié ce drame beaucoup plus de quatre fois avant de le soumettre, avec la plus feinte humilité, au jugement de mes contemporains, − au nombre desquels je ne puis éviter de classer ces Messieurs de l'Ambigu-Comique. Ph.-A.-M. de Villiers de L'Isle-AdamCorrespondance générale,1876, p. 216-218.
B.− [Pour désigner des animés]
1. MED. ,,Individu atteint de malformation génitale, ... chez lequel l'examen des organes génitaux externes et internes ne permet pas de préciser le sexe réel.`` (Garnier-Del. 1958).
2. ZOOL. ,,Nom donné par Ch. Fourier et son école aux êtres, aux espèces mixtes, qui établissent une transition entre deux genres, deux classes, deux séries différentes.`` (Lar. 19e) :
29. Je sais bien que la nature, qui partout crée des ambigus, comme disait Fourier, semble avoir prédestiné certains mâles à servir de chaperons à leurs moitiés. P.-J. ProudhonLa Pornocratie,1865, p. 86.
♦ Ambiguës, subst. fém. plur. ,,Nom sous lequel on désigne une petite division d'arachnides du genre ctène.`` (Besch.1845).
DÉR. 
Ambiguïflore, adj.,bot. ,,Il se dit D'un assemblage de fleurs dont les corolles ont une forme ambiguë`` (Ac. Compl. 1842).
Ambiguïsme, subst. masc.néol. d'aut. Ambiguïté systématique (cf. V. JankélévitchLe Je-ne-sais-quoi et le presque rien, 1957, p. 217).
Prononc. ET ORTH. : [ɑ ̃bigy]. Passy 1914 note une durée mi-longue pour la 1resyllabe du mot. − Rem. Tous les dict. indiquent ë tréma pour la forme du fém. Littré précise : ,,On met le tréma pour indiquer que gue ne se prononce pas ghe mais que l'u y est articulé``. Lab. 1881, p. 45 s'élève contre l'absurdité du tréma sur l'e muet. Comment [dit-il] peut-on détacher et prononcer une lettre qui ne fait entendre aucun son? (...) Ce signe orthographique doit être mis sur la voy. qui se prononce et non sur celle qui ne se prononce pas, de même que l'accent aigu ou l'accent grave se place sur la voy. sonore et non sur celle qui est muette. Quillet 1965 précise que le ,,tréma est sur l'et non sur l'u``. Grammont Prononc. 1958, p. 198 fait la rem. suiv. : ,,L'u entre un g et une voy. constitue une des plus terribles difficultés, l'orthographe indiquant seulement dans sept mots qu'elle a gratifiés d'un tréma s'il doit être prononcé ü (ou ẅ) (= [y] ou [ɥ] ou s'il n'est là que pour indiquer la prononc. occl[usive] du g. Ces sept mots sont : aiguë, ambiguë, contiguë, exiguë, besaiguë, ciguë, Vogüé.``  Dér. Ambiguïflore. Seule transcription ds Besch. 1845 : ɑn-bi-ghu-i-flo-re.
Étymol. ET HIST. − 1495 [éd. 1531] « (d'un langage, d'un discours) qui est à double sens » (J. de VignayMir. hist., XXXII, 47, Delb. ds Quem. t. 1 1959 : Lors le dit frere Asselin ... purement et plainement sans quelque langage doubteux ne ambigu exposa de mot a mot les dites lettres de nostre dict sainct pere le pape); xves. (G. TardifApol. de L. Valla,201 ds DG : Doubles et ambigus en paroles). Empr. au lat. ambiguus, attesté dep. Plaute (Pseud., 759, ds TLL s.v.,1842, 5) au sens de « douteux incertain (d'un inanimé) »; dep. Rhet. Her., 2, 11, 16, ibid., 1842, 64 au sens de « équivoque à double sens (d'un écrit) » : si ambiguum esse scriptum putabitur. − Ambiguïflore, 1838, Ac. Compl. 1842. Ambiguïsme, 1957, supra.
STAT. − Ambigu. Fréq. abs. litt. : 480. Fréq. rel. litt. : xixes. : a) 294, b) 484; xxes. : a) 438, b) 1267. Ambiguïsme. Fréq. abs. litt. : 1.
BBG. − Ac. Gastr. 1962. − Alleau 1964. − Bach.-Dez. 1882. − Bailly (R.) 1969 [1946]. − Bar 1960. − Bél. 1957. − Bénac1956. − Boiss.8. − Dup. 1961. − Fér. 1768. − Foulq.-St-Jean 1962. − Garnier-Del. 1961 [1958]. − Gramm. t. 1 1789. − Hanse 1949. − Kold 1902. − Laf. 1878. − Lav. Diffic. 1846. − Mar. Lex. 1961 [1951]. − Mont. 1967. − Mots rares 1965. − Noter-Léc. 1912. − Piéron 1963. − Piguet 1960. − Springh. 1962. − Thomas 1956. − Uv.-Chapman 1956.