dimanche 30 avril 2023

LAMINOIR, subst. masc.

 A. − MÉTALL. Machine formée de deux puissants cylindres d'acier tournant en sens inverse, entre lesquels on fait passer les masses de métal à laminer. Train de laminoirs. Pour terminer l'affinage du fer, on fait passer la masse au sortir du marteau-pilon dans une suite de laminoirs cannelés de plus en plus petits, qui donnent des barres de fer (Ch. Durand, Industr. minér. Lorr.,1893, p. 51).Dans certaines usines, (...) les lingots sont portés au laminoir presque aussitôt après la coulée (Bricka, Cours ch. de fer, t. 1, 1894, p. 294):

Ils longèrent les forges. Des laminoirs sortaient des barres de fer rouge qui s'allongaient et se tordaient sur le sol, comme des serpents de feu. Les hauts-fourneaux déversaient leur coulée de métal en fusion, dont l'éclat brûlait les yeux... Moselly, Terres lorr.,1907, p. 209.
− P. métaph. La parole est un laminoir qui allonge toujours les sentiments (Flaub., MmeBovary, t. 2, 1857, p. 79).Le feuilleton est le laminoir de la pensée et de la phrase. Au lieu de tonifier la pensée et de serrer la phrase, le feuilleton les étend et les délave, tire dessus comme sur une étoffe (Goncourt, Journal,1858, p. 571).
− P. anal. Machine qui par pression réduit l'épaisseur d'un objet, d'un matériau, d'une substance, ou en fait disparaître les irrégularités. Après le peignage les fibres [de chanvre] sont coupées à une longueur de 1 mètre, aplaties dans un laminoir et filées (Galopin, Lang. mar.,1925, p. 25).[Pour le glaçage,] le papier est intercalé entre des plaques de zinc, feuille à feuille, lorsqu'il y en a une certaine quantité (...) le tout est pris entre deux cylindres d'un laminoir (E. Leclerc, Nouv. manuel typogr.,1932, p. 554).
B. − Au fig. Moyen de contrôle sévère, de sélection rigoureuse. Il avait fini par ne plus posséder de livres qui résistassent à un tel traitement et fussent assez solidement trempés pour supporter le nouveau laminoir d'une lecture (Huysmans, À rebours,1884, p. 236).
♦ Passer au laminoir, (faire) passer qqn, qqc. au laminoir. Être soumis, soumettre (quelqu'un, quelque chose) à une discipline, à un examen sévère. Venez me voir, j'ai à vous parler du Médecin de campagne qui doit maintenant passer au laminoir de votre critique (Balzac, Corresp.,1834, p. 526).Je continue à passer ce désert au laminoir. Chaque point noir est une faute qui me tourmente (Saint-Exup., Courr. Sud,1928, p. 75).
Prononc. et Orth. : [laminwa:ʀ]. Att. ds Ac. dep. 1762.  Étymol. et Hist. 1. a)  1643 « machine qui réduit en lames les métaux » (Arrêt du conseil, 5 août ds Littré); b)  1834 fig. passer au laminoir (Balzac, loc. cit.); 2.  1910 papet. (Lar. pour tous).  Dér. de laminer*; suff. -oir*.  Fréq. abs. littér. : 36.

dimanche 23 avril 2023

CONCUPISCENCE, subst. fèm.

 A.− THÉOLOGIE

1. Rare. Aspiration de l'homme qui le porte à désirer les biens naturels ou surnaturels.
− En partic. Mouvement d'amour envers Dieu et les hommes. Priez, priez, jusqu'à ce que vous vous sentiez poursuivi par la concupiscence de cette jouissance (Saint-Martin, L'Homme de désir,1790, p. 234).
2. Péj. Attirance naturelle de l'homme pour les biens terrestres, impliquant un dérèglement des sens et de la raison, conséquence du péché originel. Concupiscence de la chair, de l'esprit, des yeux :
1. ... encore que rien ne soit plus libre que l'amour, son premier mouvement ne lui appartient pas. Ce mouvement, quand il est mauvais, se nomme concupiscence, et l'on en distingue trois sortes : la concupiscence des sens,qui est la volupté; la concupiscence de l'esprit, qui est l'ambition; et la dernière, qui tient de l'une et de l'autre, parce qu'elle a pour objet les moyens de les satisfaire, la cupidité. Ozanam, Essai sur la philos. de Dante,1838, p. 111.
B.− Cour. [Le plus souvent en constr. de compl. prép.]
1. Désir très vif des plaisirs sensuels. Regarder avec des yeux de concupiscence (Ac. 1835-1932) :
2. Il n'aimait ni ne haïssait sa femme : il la désirait. Son imagination dépravée lui faisait voir en elle d'inouïes voluptés; il était resté inassouvi et n'espérait aucun assouvissement. Étrange couple où l'un, pétri du plus odieux des vices du corps, se murait dans une concupiscence vaine; tandis que l'autre, sans vertu, se défendait la vie sensorielle, par seul orgueil. J. Péladan, Le Vice suprême,1884, p. 49.
− [P. anal. littér., à propos d'un animal] Les cerfs bramaient, ivres d'une telle concupiscence (Zola, La Faute de l'Abbé Mouret,1875, p. 1408).
2. Passion, convoitise à l'égard d'un bien matériel. Concupiscence charnelle; exciter la concupiscence. Vous barbotez dans des scrupules de religieuse qui s'accuse d'avoir mangé son œuf avec concupiscence (Balzac, Les Illusions perdues,1843, p. 326).
Rem. On rencontre ds la docum. concupiscer, verbe intrans. Éprouver de la concupiscence. Ils se pâment les blondins (...). Ils concupiscent avec délices et se grisent de visions sadiques (M. Lefèvre, Les Gestes de la chanson, 1896, p. 142).
Prononc. et Orth. : [kɔ ̃kypisɑ ̃:s]. Les dict. mod. de Passy 1914 à Larg. Lang. fr. transcrivent [s] simple à la finale. Barbeau-Rodhe 1930 cependant admet [s] ou [ss]. Les dict. plus anc. Land. 1834, Nod. 1844, Fél. 1851, Littré et DG transcrivent [ss] double. Pourtant on rencontre déjà [s] ds Fér. 1768, Fér. Crit. t. 1 1787 et Gattel 1841. Admis ds Ac.1694-1932.  Étymol. et Hist. 1268 (Brunet Latin, Trésor, éd. F. J. Carmody, II, 4, p. 177). Empr. au lat. chrét.concupiscentia de même sens, dér. du lat. class. concupiscere « convoiter ».  Fréq. abs. littér. : 177.

dimanche 16 avril 2023

ESTIME, subst. fèm.

 A.− [Avec une idée d'évaluation plus ou moins exacte]

1. Évaluation approximative d'une quantité nombrable. Faire une estime. (Quasi-)synon. estimation (cf. ce mot A 2).Le maire avait regardé la pendule; et, à cette estime, le baron paraissait avoir passé quarante minutes chez Lisbeth(Balzac, Cous. Bette,1846, p. 177).Cf. aussi estimer ex. 1.
− Loc. adv. À l'estime. À l'estime on évalue toujours l'angle du cône par très grand excès (Bouasse, Instrum. à vent,1930, p. 140).Quand il [le médecin] l'eut soupesé [le bébé] à l'estime, comme un canard sur le marché (H. Bazin, Barbe,1957, p. 28).
− MAR. Calcul approximatif de la position d'un navire, de la distance parcourue, etc., par référence à des données plus ou moins sûres. Le commodore Byron n'avait navigué que d'après les méthodes fautives de l'estime (Voy. La Pérouse,t. 3, 1797, p. 177).Nous obtenons enfin des observations qui nous mettent en latitude 73o50'30" nord, ce qui s'accorde assez bien avec mon estime (Bellot, Voyage mers polaires,1863, p. 274).
♦ Loc. adv. (Gouverner, etc.) à l'estime. À défaut de boussole, cartes, portulans, tout comme l'ami Rouveret dirige son bateau à l'estime, le nez au vent, les vieux de la marine à voile faisaient usage du flair (Cendrars, Homme foudr.,1945, p. 48):
1. L'évaluation de la vitesse et la direction donnée par la boussole, vérifiée par des relèvements de la polaire, permettent de naviguer à l'estime, mais les courants, la dérive, une erreur d'appréciation dans la marche, peuvent fausser les résultats, et une réelle précision ne peut être obtenue qu'en corrigeant la route faite à l'estime par la navigation observée. Charcot, Chr. Colomb,1928, p. 91.
− P. ext., AÉRON., etc. La navigation par l'estime est l'ensemble des procédés qui permettent de suivre une route déterminée et de connaître la position de l'aéronef, sans voir le sol, ni utiliser des procédés astronomiques, radiogoniométriques ou physiques (A. B. Duval, Hébrard, Nav. aér.,1928, p. 49).Au bout de six mois de reconnaissances et de pistages miraculeux dans tous les terrains variés, ils possédaient jusqu'à la fibre, l'orientation à l'estime (Céline, Mort à crédit,1936, p. 606).
2. Au fig., vx. Jugement (favorable ou défavorable) par lequel on détermine, marque la valeur que l'on attribue ou doit attribuer à telle personne ou à telle chose abstraite. (Quasi-)synon. estimation (cf. ce mot B).
♦ Loc. adv., plus usuel. À + adj. poss. estime, à l'estime de (telle personne). À mon, etc., avis, à l'avis de (telle personne). Cette partie du livre paraîtra incontestablement incomplète à l'estime des philosopheurs (Richepin, Aimé,1893, p. 144).Des romans [de Radiguet], surtout, à mon estime, « Le Diable au Corps », phénomènes aussi extraordinaires dans leur genre que les poèmes de Rimbaud (Cocteau, Diff. d'être,1947, p. 28).
B.− [Avec une valorisation affective] Appréciation positive à l'égard d'une personne ou d'une chose qui mérite l'admiration, un certain respect d'ordre intellectuel ou moral; tendance à lui accorder beaucoup de prix. Estime et/ou admiration, confiance, mépris, respect, sympathie, vénération.
1. Sentiment favorable que l'on attache, témoigne à une personne de valeur (ou considérée comme telle) et à ses qualités. Estime mutuelle; affectueuse estime; estime de ses concitoyens; estime pour (son/le) caractère, esprit, talent; attacher du prix à l'estime de (telle pers.). J'en suis au point de ne plus compter sur l'estime ni l'approbation de personne (Maine de Biran, Journal,1820, p. 281).Ils tiennent M. Zola en petite estime littéraire et le renvoient à l'école parce qu'il n'a pas fait de bonnes humanités et que peut-être il n'écrit pas toujours parfaitement bien (Lemaitre, Contemp.,1885, p. 267).Cf. aussi estimable ex. 1 :
2. « Forcer l'estime, à force de vertu ». ... il semblait bien que M. Thibault eût souffert de lui-même et des mérites qu'il acquérait si durement : « L'estime n'exclut pas nécessairement l'amitié, mais il semble rare qu'elle contribue à la faire naître. Admirer n'est pas aimer; et, si la vertu obtient la considération, elle n'ouvre pas souvent les cœurs ». Amertume secrète, qui l'amenait même à écrire, quelques pages plus loin : « L'homme de bien n'a pas d'amis... » Martin du G., Thib.,Mort père, 1929, p. 1337.
− [Dans une formule épistolaire] Mille assurances d'estime et d'affection (Tocqueville, Corresp.[avec Henry Reeve] 1849, p. 102).
− En partic. Estime de soi. Bonne opinion que l'on a de soi-même, de sa propre valeur; satisfaction morale de pouvoir se juger irréprochable en conscience. Conserver, garder, perdre sa propre estime. Chercher sa propre estime et non point celle d'autrui (Ramuz, A. Pache,1911, p. 117).On ne se guérit de la colère qu'en se guérissant de l'estime excessive de soi et de la susceptibilité à l'injure qui en dérive (Ricœur, Philos. volonté,1949, p. 262).
− P. anal. [À propos d'animaux] Les amateurs d'oiseaux de volière le [le Rossignol] tiennent en très haute estime à cause de sa belle voix et la façon mélodieuse et variée dont il agrémente les roucoulades de son chant (Coupin, Animaux de nos pays,1909, p. 149).
2. Opinion avantageuse que l'on attache, témoigne à une chose de valeur (ou considérée comme telle). Si l'on entend par humilité le peu de cas que l'homme ferait de sa nature, la petite estime dans laquelle il tiendrait sa condition, je refuse complètement à un tel sentiment le titre de vertu (Renan, Avenir sc.,1890, p. 355).« Celle-là a l'air d'être découpée dans la doublure de mon manteau », dit-elle à Swann en lui montrant une orchidée, avec une nuance d'estime pour cette fleur si « chic » (Proust, Swann,1913, p. 221).
SYNT. (relatifs à B 1 et B 2). Estime générale, particulière, publique, universelle; estime profonde, respectueuse; grande, haute, moindre, sincère estime; digne d'estime; estime des (honnêtes) gens, du monde; marque, preuve, sentiments, témoignage d'estime; conquérir, gagner, garder, mériter, obtenir, perdre, regagner l'estime; accorder son estime; avoir droit à l'estime; baisser, remonter dans l'estime; avoir, concevoir, éprouver, inspirer, jouir de l'estime; tenir en grande, médiocre, piètre estime.
− Loc. verbales. Faire estime de qqn, qqc. Faire cas de (cf. Sand, Maîtres sonneurs, 1853, p. 215); être en (haute) estime (cf. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. 5, 1859, p. 389); mettre en grande estime (cf. Erckm-Chatr., Hist. paysan, t. 1, 1870, p. 51).
C.− [P. oppos. à admiration] Opinion avantageuse mais limitée que l'on témoigne à quelqu'un ou à quelque chose en raison de ses qualités moyennes, normalement attendues, et généralement appréciées. De vieux Allemands (...) traitaient les évadés avec une correction où se marquait l'estime. Pour eux, un prisonnier qui s'évadait jouait le jeu(Ambrière, Gdes vac.,1946, p. 229).La vie n'est pas très passionnante. Du moins, on ne connaît pas chez nous le désordre. Et notre population franche, sympathique et active, a toujours provoqué chez le voyageur une estime raisonnable (Camus, Peste,1947, p. 1219).
− [À propos d'un ouvrage littér., artistique] Succès d'estime. Succès limité, sans enthousiasme, obtenu par exemple dans un cercle restreint de connaisseurs ou d'amateurs. Les caractères étaient vigoureusement tracés, l'observation habilement saisie dans nos mœurs, et le style remarquable par beaucoup d'élégance et de facilité. Il paraissait impossible qu'un pareil ouvrage n'obtînt pas au moins un succès d'estime (Jouy, Hermite,t. 2, 1812, p. 197).Ollendorff m'a fait le discours connu sur le succès d'estime qui m'attend certainement, et le succès d'argent qui m'attend aussi, mais avec moins d'impatience (Renard, Journal,1891, p. 99).
Prononc. et Orth. : [εstim], [e-]. Ds Ac. 1694-1932.  Étymol. et Hist. 1. xiiies. [d'apr. FEW t. 24 p. 232a] « estimation du prix, de la valeur de quelque chose » (Compt. de S. Germ. l'Aux., Arch. LL 535, fo7 rods Gdf.); 2. ca 1500 d'extime « de valeur, méritant la considération » (Commynes, Mém., VIII, 23, éd. J. Calmette, t. III, p. 284), Déverbal de estimer*.  Fréq. abs. littér. : 2 298. Fréq. rel. littér. : xixes. : a) 4 400, b) 2 754; xxes. : a) 2 466, b) 3 054.  Bbg. Dauzat Ling. fr. 1946, p. 15. − La Landelle (G. de). Le Lang. des marins. Paris, 1859, p. 163.

dimanche 19 février 2023

SORTILÈGE, subst. masc.

 Souvent au plur. Artifice de sorcier. Synon. charme2, maléfice, sort.Faust a plus d'ambition que de force; et cette agitation intérieure le révolte contre la nature, et le fait recourir à tous les sortilèges pour échapper aux conditions dures (Staël,Allemagne, t. 3, 1810, p. 75).L'améthyste est l'emblème de la sincérité et de la lucidité; elle préserve de l'ivresse, des sortilèges, des sauterelles, chasse le sommeil, procure la victoire (Metta,Pierres préc., 1960, p. 100).

− Au fig. Action, influence qui semble magique. Sortilèges de la musique. Je la regardais furtivement, je l'entendais comme une chanson... Sa voix, c'était comme le reste, un sortilège de douceur (Céline,Mort à crédit, 1936, p. 277).Les mots dans ces pages sont assemblés de telle sorte que par je ne sais quels sortilèges, l'esprit libéré s'échappe et redécouvre la grande route qui passe entre les étoiles (Green,Journal, 1943, p. 17).
Prononc. et Orth.: [sɔ ʀtilε:ʒ]. Ac. 1694, 1718: sortilege; 1740-1835: -lége, dep. 1878: -lège. Fér. 1768: -lège, ,,l'accent grave y convient mieux``. Land. 1834, Littré écrivent: -lége, avec une prononc. [-lε:ʒ]. Besch. 1845, Nod. 1844 [-le:ʒ]. Étymol. et Hist. 1213 (Faits des Romains, éd. L. F. Flutre et K. Sneyders de Vogel, p. 362, ligne 15: autres devins ... qui molt resavoit de sortilege et de secrez as diex). Empr. au lat. médiév.sortilegium « tirage au sort, divination, sortilège » (Nierm.), formé sur le lat. class. sortilegus « devin, sorcier ».  Fréq. abs. littér.: 181.

lundi 2 janvier 2023

OSTENTATION, subst. fèm.

 A. − Anton. de discrétion.

1. Attitude, caractère de celui qui cherche à tout prix à attirer l'attention sur lui-même, sur un trait de sa personne, sur sa situation sociale avantageuse. Euripide est un poète tout à fait moderne (...), tout entier à l'idée de faire effet; passant dans ce but d'une opinion à une autre, dévot fanatique, puis impie avec ostentation (Constant,Journaux, 1804, p.78).Le vrai reproche que méritait Caton (...) c'était l'ostentation cynique avec laquelle il aimait à braver, dans les choses indifférentes, le peuple au milieu duquel il vivait (Michelet,Hist romaine, t.2, 1831, p.221).V. affectation ex. 22:
1. Chrétien et surnaturaliste, Gracian (...) oppose volontiers l'homme «substantiel» à l'«homme d'ostentation». Il dit qu'il faut préférer le solide de la substance au vide de l'ostentation, la vraie royauté à la vanité, le réel au luxe des cérémonies. Jankél.,Je-ne-sais-quoi, 1957, p.4.
SYNT. Ostentation de mauvais aloi; magnifique, vaine ostentation; ostentation juvénile, puérile; ostentation d'ivrogne; mettre de l'ostentation à; admirer qqn avec ostentation; porter une toilette, un bijou avec, sans ostentation; être généreux par ostentation; accomplir un acte d'ostentation stoïque; voir de l'ostentation dans la piété de qqn.
− P. méton., au sing. ou au plur., vieilli. Manifestation de cette attitude. On lui avait appris comment on dépense l'or en plaisirs frivoles, en ostentation stupide (Sand,Lélia, 1839, p.359):
2. Scholl est décidément amant déclaré; et à le voir (...), descendant, dans la montre de sa joie, aux plus petites ficelles et aux plus misérables ostentations de commis-voyageur montrant à un conducteur de diligence un portrait de femme (...) je songe combien les petites âmes, les âmes du peuple, supportent mal la bonne fortune et combien le succès les fait ridicules. Goncourt,Journal, 1858, p.472.
2. Caractère de ce qui est destiné à être remarqué, de ce qui est trop voyant. La sculpture éginétique ne serait pas éloignée de la perfection, s'il ne lui restait encore de la dureté dans l'accentuation des plans, (...) de l'ostentation dans le rendu des muscles et du convenu dans les mouvements (Ch. Blanc, Gramm. arts dessin, 1876, p.444).Elles habitent de charmantes petites maisons du dix-huitième siècle, exquises de délicatesse et de simplicité. La vraie civilisation américaine est là, dans cette architecture sans ostentation (Green,Journal, 1945, p.67):
3. Dans l'histoire du carrosse, le xviiesiècle ne fut qu'une perpétuelle surenchère dans le luxe et l'ostentation. On surchargea la caisse de sculptures et de dorures, on en tapissa l'intérieur de velours et de soie passementés d'or et d'argent. P. Rousseau,Hist. transp., 1961, p.175.
B. − 
1. Ostentation de qqc. (vieilli).Action, volonté délibérée de mettre en évidence, d'afficher, d'exhiber quelque chose.
a) [Le déterm. désigne un inanimé concr.] Rare. Il y avait au mur les éternels chromos évoquant les délices de la table par l'ostentation des gibiers rares et des fruits de Chanaan (Bloy,Femme pauvre, 1897, p.107).
b) [Le déterm. désigne une qualité, un sentiment] Ostentation de confiance, de générosité, d'impartialité, de légalité, de noblesse, de tendresse; ostentation d'indifférence, de (la) souffrance. Il est impossible de regarder comme sincères les marques de douleur et l'ostentation des regrets de Catherine à la mort de Henri II (Balzac,Cath. de Médicis, Introd., 1843, p.43).Dans ce visage d'Odette, un peu rigide, dans ce regard de sombre extase (...) Berthe discernait une ostentation de sérénité et le souci d'affirmer la foi devant l'épreuve (Chardonne,Épithal., 1921, p.342):
4. Les usines vont vers la ville et à leur caractère professionnel s'ajoute un souci d'art. Elles quittent peu à peu leur aspect redoutable où se mêlaient dans un pittoresque barbare la brutalité, la cacophonie et comme une ostentation d'incurie. Arts et litt., 1936, p.10-7.
c) [Le déterm. évoque un type de comportement] Ostentation de parvenu. Quand il faisait beau, il (...) revêtait lui-même [sa mère] d'un châle tenu par une broche ancienne et, non sans quelque ostentation de fils modèle, il la promenait à son bras sur la place (Mauriac,Galigaï, 1952, p.44).
2. Faire ostentation de qqc.Afficher, étaler, exhiber. Synon. faire montre de (v. montre1A loc. verb. b), faire étalage de(fam., v. étalage C).
a) [L'obj. désigne un inanimé concr.] Ces plafonds de Venise qui nous montrent l'âme de Gianbatista Tiepolo, quel tapage éclatant et mélancolique! Il s'y souvient du Titien, du Tintoret, du Véronèse; il en fait ostentation: grandes draperies, raccourcis tapageurs, fêtes, soies et sourires! (Barrès,Homme libre, 1889, p.189).
b) [L'obj. désigne un inanimé abstr.] Faire ostentation de l'ennui qu'on éprouve. M. de Charlus (...) avait fait ostentation de galante amabilité à l'égard d'Albertine (Proust,Prisonn., 1922, p.332).[Les prêtres indigènes] étaient des spécialistes et, comme tous les spécialistes, ils tendaient à la virtuosité, c'est-à-dire à faire ostentation de leur habileté à manier et à amplifier les traditions (Lowie,Anthropol. cult., trad. par E. Métraux, 1936, p.331).
Prononc. et Orth.: [ɔstɑ ̃tasjɔ ̃]. Att. ds Ac. dep. 1694.  Étymol. et Hist. 1346 ostentacion (ds Ordonnances des rois de France, t.4, p.613); ca 1406 [ms. xves.] péj. obstentacion (Internelle consolacion, éd. A. Pereire, p.242). Empr. au lat.ostentatio, -onis «action de montrer ostensiblement», formé sur le supin ostentatum, v. ostentateur.  Fréq. abs. littér.:205. Fréq. rel. littér.: xixes.: a) 313, b) 119; xxes.: a) 310, b) 353.

vendredi 30 décembre 2022

DÉRÉLICTION, subst. fém.

 Littér. Solitude morale, en particulier par rapport à Dieu. L'angoisse de Gethsémani (...) la déréliction suprême (Bloy, Désesp.,1886, p. 237).Noël terrible. Tristesse énorme, croupissement de tristesse noire (...). Sensation d'une solitude, d'une déréliction effroyables (Bloy, Journal,1900, p. 45):

... à lui de nouveau le ponton sous ses pieds qui oscille et l'échelle au flanc noir des transatlantiques! à lui le quai pendant que le train s'ébranle (...)! À lui l'absence de nouveau revêtue et cette déréliction entre le buffet et la marchande de journaux comiques, ... Claudel, La Messe là-bas,1919, p. 498.
− P. méton., au plur., rare. Cas ou moment de solitude morale. Il [Jésus] a subi le délaissement de son père, l'abandon de Dieu, la sécheresse et le désert des dérélictions absolues : cette croix sur la croix, cette mort dans la mort (Malègue, Augustin,t. 2, 1933, p. 474).
Prononc. : [deʀeliksjɔ ̃].  Étymol. et Hist. 1ertiers du xvies. « abandon » (Fossetier, Chron. Marg., ms. Brux. 10511, VI, I ds Gdf.); 1606 philos. et relig. « état d'abandon moral » (St François de Sales, Œuvres complètes, pp. les religieuses de la Visitation d'Annecy, t. XIII, p. 200). Empr. au lat. class. derelictio « abandon ».  Fréq. abs. littér. : 23.